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La journaliste Fadoua Massat s'est fait employer pendant une semaine comme domestique dans une famille marocaine de condition moyenne. Ecrasée de travail, soumise aux humeurs changeantes de la patronne, parfois giflée... elle raconte.
Comment tu t'appelles ?
- Fadoua.
- Quel âge as-tu ?
- Vingt et un ans.
- De quelle région tu es ?
- De R'hamna, aux environs de Wazzane [dans le nord du pays].
- Tu as déja travaillé en tant que bonne dans des familles ?
- Chez une nsrania [chrétienne], pendant cinq ans.
- Combien elle te payait ?
- 900 dirhams [90 euros], que mon pere prenait.
- Elle est nsrania, nous on est marocains, on te paiera moins, 400 dirhams par mois. Reviens dans une semaine."
Une semaine pus tard, me revoila chez le semsar (l'épicier), comme il l'a demandé. Il m'invite a le suivre jusqu'a une cabine téléphonique, ou il me demande 2 dirhams pour appeler la personne qui cherche une bonne. Il me dit de rester jusqu'a ce que la dame vienne me chercher.
J'ai attendu devant son épicerie de 11 heures a 13 h 30. C'est a ce moment-la que je vois arriver une Palio conduite par une femme élégante, portant une djellaba et des lunettes noires. Elle descend de sa voiture, donne 50 dirhams au semsar, le remercie et me demande de monter dans la voiture, sur le siege arriere. Je ne sais pas ou l'on va. Nous traversons un quartier plein d'immeubles jumeaux, plutôt sales. Une sorte de cité-dortoir pour enseignants et fonctionnaires. Nous nous dirigeons vers un vieil immeuble. Je suis tres angoissée. Entrée dans l'appartement, je garde les yeux baissés, mais j'entends la voix d'une petite fille qui demande a quelqu'un si je suis la nouvelle bonne. Je n'ai pas le temps d'entendre la réponse que la dame en djellaba noire me demande de la suivre a la salle de bains. Elle ferme la porte a clé derriere nous. Mon coeur bat a tout rompre. Elle me regarde quelques instants, puis, brusquement, prend ma tete entre ses mains, l'approche de son visage et commence a fouiller mes cheveux : "Tu as des poux ?"
"Appelle-moi Lalla [Maîtresse] ! Enleve tes vetements !"
Je me déshabille, je ne garde que mes sous-vetements. Elle regarde mon corps de tres pres, commence a toucher ma peau. Elle veut savoir si je n'ai pas de maladie. Suis-je vierge ? Ai-je déja eu des rapports sexuels ? Elle prend mes mains entre les siennes et me dit : "Tu n'as pas d'ongles. Tu es propre, alors." Puis, pointant son doigt vers moi d'un air menaçant : "Tu ne touches pas a mes parfums, a mes bijoux, et tu ne manges rien du réfrigérateur sans ma permission. Je serai gentille tant que tu seras obéissante et que tu travailleras bien." Elle m'emmene a la cuisine et me dit que c'est la que je vais passer la nuit. Sur le balcon, elle m'indique un matelas tres fin et une vieille couverture. C'est mon lit, que je devrai ranger a chaque réveil.
PREMIER JOUR
6 heures du matin. Je me leve. La premiere chose a faire est de préparer le petit déjeuner. La veille, Lalla m'a dit de faire chauffer le café au lait. Je sors le plateau, agence les couverts exactement comme elle me l'a indiqué. Je dépose le tout dans la piece ou toute la famille mange. Tout le monde dort encore. Dans la cuisine, je passe la serpilliere en essayant de faire le moins de bruit possible.
Avant 7 heures, je descends a l'épicerie d'en bas et j'achete deux baguettes, un pain complet pour Lalla, qui est au régime, 50 grammes de beurre et un yaourt pour la plus jeune des enfants, qui a quatre ans. Quand je suis de retour a l'appartement, Lalla est déja réveillée. Des qu'elle me voit, elle commence a crier : le plateau n'est pas arrangé comme elle l'avait dit. Elle me demande d'aller m'occuper de Maha, la cadette des quatre enfants.
Maha a trois ans. Elle va a la creche. Elle dort dans la meme chambre que Ghizlane, douze ans, qui est en septieme [CM2]. Maha a du mal a se lever le matin. Il faut que je lui fasse prendre sa douche. Des que je mets de l'eau sur ses cheveux, elle pousse un cri perçant. Lalla entre dans la salle de bains et me crie dessus.
Maha a pris son bain. Je vais réveiller Ghizlane. Je l'accompagne a la salle de bains pour qu'elle fasse sa toilette. Je peigne ses cheveux avant qu'elle aille prendre son petit déjeuner.
Khalid m'appelle de sa chambre. Il veut que je cherche ses chaussettes. Khalid a dix-huit ans. Manifestement, il veut que ce soit moi qui les lui donne. C'est ce que je fais.
Younes, quatorze ans, a besoin que je lui noue ses lacets de chaussures.
Ils vont tous prendre le petit déjeuner. En allant a la cuisine, je croise Azizi (Maître, c'est comme ça que Lalla m'a dit d'appeler son mari), qui va aussi dans le petit salon.
Je vais ranger la chambre de Maha et de Ghizlane. Lalla m'appelle. Elle veut un verre de lait froid. Elle me rappelle. Elle veut une petite cuillere.
7 h 40. Khalid, Younes et Ghizlane quittent l'appartement. Lalla emmene Maha a la creche. Avant de sortir, Lalla me donne des directives : je dois préparer les salades pour le déjeuner. Il faut que je lave et que j'épluche les légumes. C'est elle qui va faire la cuisine. Elle sort une bouteille d'huile d'olive, en verse un peu dans une petite assiette. Ce sera mon petit déjeuner, avec les bouts de pain qui restent et du café noir. Je n'ai jamais bu de café noir.
J'attaque le travail tout de suite. Je dois ranger les chambres des enfants, celle de Lalla et d'Azizi. Je vais ensuite dans la cuisine faire la vaisselle et éplucher les légumes.
DEUXIEME JOUR
Je finis de laver la vaisselle du petit déjeuner. J'allume la radio, dans la cuisine.
11 h 30. Lalla est de retour a l'appartement. Elle entre dans la cuisine, éteint le poste de radio et me jette a la figure : "Dis-moi, toi, la note d'électricité, tu la paies pour moi ou tu veux me ruiner de bon matin ? Va chercher Maha a la creche !" Je m'exécute. Je vais chercher Maha, je la ramene a la maison.
Je rejoins Lalla dans la cuisine. Elle ne bouge pas. Je dois tout lui chercher, tout lui trouver, tout lui tendre, les couteaux, les fourchettes, les cuilleres. Tout. Elle se rend compte que je ne sais pas faire la cuisine et me couvre d'insultes.
Lalla va dans le salon regarder une série mexicaine sur la deuxieme chaîne. Elle m'appelle et me demande de ramener a Maha du lait froid. Maha a mis le salon sens dessus dessous. Je range tout, en silence. Je ramene a Maha sa poupée préférée et son verre de lait froid. Elle n'en veut pas et renverse la moitié du lait sur ses vetements. Lalla me couvre d'insultes et me donne un coup de pied. C'est ma faute si Maha a renversé le verre de lait : "Va lui changer ses vetements tout de suite."
13 heures. Tout le monde déjeune et regarde la télé. Moi, je cours entre la cuisine et le salon. Lalla veut une fourchette, Younes une serviette. Tout le monde a besoin de quelque chose. Lalla m'appelle encore. Elle veut que je donne a manger a Maha, qui refuse de manger seule. J'ai faim.
La famille a fini de manger. Les restes m'attendent dans la cuisine.
J'ai mes regles. Je demande a Lalla la permission de descendre a l'épicerie acheter des serviettes hygiéniques. Lalla me fusille du regard et me lance : "Pourquoi des serviettes hygiéniques ? Tu n'en as pas besoin, ce n'est pas bon pour ta santé. Attends, j'arrive."
Lalla revient avec un vieux tee-shirt parsemé de taches de Javel, qu'elle me tend : "Coupe-le en morceaux et utilise-le a la place des serviettes."
TROISIEME JOUR
Pour le dîner, ce soir, c'est tranquille : les enfants ont mangé, Azizi n'a pas faim. Je n'ai qu'a réchauffer de la soupe. Lalla et les garçons sont en train de boire la soupe quand on sonne a la porte. C'est Khalti Souad, la collegue de Lalla. Son mari n'est pas encore rentré et elle se sent seule. Lalla vient me voir a la cuisine. Il faut que je prépare a manger a Khalti Souad, me dit-elle en maugréant contre la visiteuse imprévue. Elle m'ordonne de sortir des morceaux de viande du congélateur et de les passer a la poele. Quand j'arrive au salon, Lalla me crie dessus : "C'est maintenant que tu amenes la viande ? Je n'ai jamais vu une fille aussi lente !"
Je mets quelques secondes a comprendre. Il ne fallait pas que Khalti Souad voie que certains soirs, dans la famille, on ne mange que de la soupe. La viande, en tout cas, a du succes. La visiteuse partie, il ne reste plus rien. Lalla vient me voir dans la cuisine. "Ma fille, me dit-elle, il n'y a plus de viande. Bois de la soupe, et si tu as encore faim prends du pain beurré."
QUATRIEME JOUR
Il est 22 heures. Khalid n'est pas encore rentré. Il était descendu chez ses copains. Lalla est en colere. Il est 22 heures et Lalla veut que je fasse la lessive. Il y a bien une machine a laver, mais je n'ai pas le droit de l'utiliser. Elle est réservée aux sous-vetements et aux chaussettes. Lalla me donne du savon et une planche a frotter. Je lui demande du détergent en poudre : "Non, ça ne lave pas bien." Peut-etre que le savon lave mieux, mais ça prend plus de temps et d'énergie.
Khalid ne rentre qu'a 23 heures. Sa mere est en colere. Elle le réprimande violemment. Azizi exige le silence dans sa maison.
Lalla m'appelle. Il faut que je mette Maha au lit et que je défasse les tresses de Ghizlane. Les filles sont au lit. Je suis dans la salle de bains en train de faire la lessive. Lalla me rejoint. Elle est tres contente de ma lessive, mais il faut que je relave les chemises blanches de Khalid. Ce soir. Lalla éteint toutes les lumieres et va dormir. Azizi est encore réveillé. Il m'appelle pour vider son cendrier, puis va se coucher. Je retourne a la salle de bains finir la lessive. Je suis la seule a ne pas dormir. Je finis de laver le linge sale, je l'étends sur le balcon. La, j'aperçois Aicha, la bonne des voisins, un avocat et une fonctionnaire. Aicha fait la meme chose que moi. Je lui fais un signe de la main. Il est plus de 1 heure du matin quand je vais me coucher
Comment tu t'appelles ?
- Fadoua.
- Quel âge as-tu ?
- Vingt et un ans.
- De quelle région tu es ?
- De R'hamna, aux environs de Wazzane [dans le nord du pays].
- Tu as déja travaillé en tant que bonne dans des familles ?
- Chez une nsrania [chrétienne], pendant cinq ans.
- Combien elle te payait ?
- 900 dirhams [90 euros], que mon pere prenait.
- Elle est nsrania, nous on est marocains, on te paiera moins, 400 dirhams par mois. Reviens dans une semaine."
Une semaine pus tard, me revoila chez le semsar (l'épicier), comme il l'a demandé. Il m'invite a le suivre jusqu'a une cabine téléphonique, ou il me demande 2 dirhams pour appeler la personne qui cherche une bonne. Il me dit de rester jusqu'a ce que la dame vienne me chercher.
J'ai attendu devant son épicerie de 11 heures a 13 h 30. C'est a ce moment-la que je vois arriver une Palio conduite par une femme élégante, portant une djellaba et des lunettes noires. Elle descend de sa voiture, donne 50 dirhams au semsar, le remercie et me demande de monter dans la voiture, sur le siege arriere. Je ne sais pas ou l'on va. Nous traversons un quartier plein d'immeubles jumeaux, plutôt sales. Une sorte de cité-dortoir pour enseignants et fonctionnaires. Nous nous dirigeons vers un vieil immeuble. Je suis tres angoissée. Entrée dans l'appartement, je garde les yeux baissés, mais j'entends la voix d'une petite fille qui demande a quelqu'un si je suis la nouvelle bonne. Je n'ai pas le temps d'entendre la réponse que la dame en djellaba noire me demande de la suivre a la salle de bains. Elle ferme la porte a clé derriere nous. Mon coeur bat a tout rompre. Elle me regarde quelques instants, puis, brusquement, prend ma tete entre ses mains, l'approche de son visage et commence a fouiller mes cheveux : "Tu as des poux ?"
"Appelle-moi Lalla [Maîtresse] ! Enleve tes vetements !"
Je me déshabille, je ne garde que mes sous-vetements. Elle regarde mon corps de tres pres, commence a toucher ma peau. Elle veut savoir si je n'ai pas de maladie. Suis-je vierge ? Ai-je déja eu des rapports sexuels ? Elle prend mes mains entre les siennes et me dit : "Tu n'as pas d'ongles. Tu es propre, alors." Puis, pointant son doigt vers moi d'un air menaçant : "Tu ne touches pas a mes parfums, a mes bijoux, et tu ne manges rien du réfrigérateur sans ma permission. Je serai gentille tant que tu seras obéissante et que tu travailleras bien." Elle m'emmene a la cuisine et me dit que c'est la que je vais passer la nuit. Sur le balcon, elle m'indique un matelas tres fin et une vieille couverture. C'est mon lit, que je devrai ranger a chaque réveil.
PREMIER JOUR
6 heures du matin. Je me leve. La premiere chose a faire est de préparer le petit déjeuner. La veille, Lalla m'a dit de faire chauffer le café au lait. Je sors le plateau, agence les couverts exactement comme elle me l'a indiqué. Je dépose le tout dans la piece ou toute la famille mange. Tout le monde dort encore. Dans la cuisine, je passe la serpilliere en essayant de faire le moins de bruit possible.
Avant 7 heures, je descends a l'épicerie d'en bas et j'achete deux baguettes, un pain complet pour Lalla, qui est au régime, 50 grammes de beurre et un yaourt pour la plus jeune des enfants, qui a quatre ans. Quand je suis de retour a l'appartement, Lalla est déja réveillée. Des qu'elle me voit, elle commence a crier : le plateau n'est pas arrangé comme elle l'avait dit. Elle me demande d'aller m'occuper de Maha, la cadette des quatre enfants.
Maha a trois ans. Elle va a la creche. Elle dort dans la meme chambre que Ghizlane, douze ans, qui est en septieme [CM2]. Maha a du mal a se lever le matin. Il faut que je lui fasse prendre sa douche. Des que je mets de l'eau sur ses cheveux, elle pousse un cri perçant. Lalla entre dans la salle de bains et me crie dessus.
Maha a pris son bain. Je vais réveiller Ghizlane. Je l'accompagne a la salle de bains pour qu'elle fasse sa toilette. Je peigne ses cheveux avant qu'elle aille prendre son petit déjeuner.
Khalid m'appelle de sa chambre. Il veut que je cherche ses chaussettes. Khalid a dix-huit ans. Manifestement, il veut que ce soit moi qui les lui donne. C'est ce que je fais.
Younes, quatorze ans, a besoin que je lui noue ses lacets de chaussures.
Ils vont tous prendre le petit déjeuner. En allant a la cuisine, je croise Azizi (Maître, c'est comme ça que Lalla m'a dit d'appeler son mari), qui va aussi dans le petit salon.
Je vais ranger la chambre de Maha et de Ghizlane. Lalla m'appelle. Elle veut un verre de lait froid. Elle me rappelle. Elle veut une petite cuillere.
7 h 40. Khalid, Younes et Ghizlane quittent l'appartement. Lalla emmene Maha a la creche. Avant de sortir, Lalla me donne des directives : je dois préparer les salades pour le déjeuner. Il faut que je lave et que j'épluche les légumes. C'est elle qui va faire la cuisine. Elle sort une bouteille d'huile d'olive, en verse un peu dans une petite assiette. Ce sera mon petit déjeuner, avec les bouts de pain qui restent et du café noir. Je n'ai jamais bu de café noir.
J'attaque le travail tout de suite. Je dois ranger les chambres des enfants, celle de Lalla et d'Azizi. Je vais ensuite dans la cuisine faire la vaisselle et éplucher les légumes.
DEUXIEME JOUR
Je finis de laver la vaisselle du petit déjeuner. J'allume la radio, dans la cuisine.
11 h 30. Lalla est de retour a l'appartement. Elle entre dans la cuisine, éteint le poste de radio et me jette a la figure : "Dis-moi, toi, la note d'électricité, tu la paies pour moi ou tu veux me ruiner de bon matin ? Va chercher Maha a la creche !" Je m'exécute. Je vais chercher Maha, je la ramene a la maison.
Je rejoins Lalla dans la cuisine. Elle ne bouge pas. Je dois tout lui chercher, tout lui trouver, tout lui tendre, les couteaux, les fourchettes, les cuilleres. Tout. Elle se rend compte que je ne sais pas faire la cuisine et me couvre d'insultes.
Lalla va dans le salon regarder une série mexicaine sur la deuxieme chaîne. Elle m'appelle et me demande de ramener a Maha du lait froid. Maha a mis le salon sens dessus dessous. Je range tout, en silence. Je ramene a Maha sa poupée préférée et son verre de lait froid. Elle n'en veut pas et renverse la moitié du lait sur ses vetements. Lalla me couvre d'insultes et me donne un coup de pied. C'est ma faute si Maha a renversé le verre de lait : "Va lui changer ses vetements tout de suite."
13 heures. Tout le monde déjeune et regarde la télé. Moi, je cours entre la cuisine et le salon. Lalla veut une fourchette, Younes une serviette. Tout le monde a besoin de quelque chose. Lalla m'appelle encore. Elle veut que je donne a manger a Maha, qui refuse de manger seule. J'ai faim.
La famille a fini de manger. Les restes m'attendent dans la cuisine.
J'ai mes regles. Je demande a Lalla la permission de descendre a l'épicerie acheter des serviettes hygiéniques. Lalla me fusille du regard et me lance : "Pourquoi des serviettes hygiéniques ? Tu n'en as pas besoin, ce n'est pas bon pour ta santé. Attends, j'arrive."
Lalla revient avec un vieux tee-shirt parsemé de taches de Javel, qu'elle me tend : "Coupe-le en morceaux et utilise-le a la place des serviettes."
TROISIEME JOUR
Pour le dîner, ce soir, c'est tranquille : les enfants ont mangé, Azizi n'a pas faim. Je n'ai qu'a réchauffer de la soupe. Lalla et les garçons sont en train de boire la soupe quand on sonne a la porte. C'est Khalti Souad, la collegue de Lalla. Son mari n'est pas encore rentré et elle se sent seule. Lalla vient me voir a la cuisine. Il faut que je prépare a manger a Khalti Souad, me dit-elle en maugréant contre la visiteuse imprévue. Elle m'ordonne de sortir des morceaux de viande du congélateur et de les passer a la poele. Quand j'arrive au salon, Lalla me crie dessus : "C'est maintenant que tu amenes la viande ? Je n'ai jamais vu une fille aussi lente !"
Je mets quelques secondes a comprendre. Il ne fallait pas que Khalti Souad voie que certains soirs, dans la famille, on ne mange que de la soupe. La viande, en tout cas, a du succes. La visiteuse partie, il ne reste plus rien. Lalla vient me voir dans la cuisine. "Ma fille, me dit-elle, il n'y a plus de viande. Bois de la soupe, et si tu as encore faim prends du pain beurré."
QUATRIEME JOUR
Il est 22 heures. Khalid n'est pas encore rentré. Il était descendu chez ses copains. Lalla est en colere. Il est 22 heures et Lalla veut que je fasse la lessive. Il y a bien une machine a laver, mais je n'ai pas le droit de l'utiliser. Elle est réservée aux sous-vetements et aux chaussettes. Lalla me donne du savon et une planche a frotter. Je lui demande du détergent en poudre : "Non, ça ne lave pas bien." Peut-etre que le savon lave mieux, mais ça prend plus de temps et d'énergie.
Khalid ne rentre qu'a 23 heures. Sa mere est en colere. Elle le réprimande violemment. Azizi exige le silence dans sa maison.
Lalla m'appelle. Il faut que je mette Maha au lit et que je défasse les tresses de Ghizlane. Les filles sont au lit. Je suis dans la salle de bains en train de faire la lessive. Lalla me rejoint. Elle est tres contente de ma lessive, mais il faut que je relave les chemises blanches de Khalid. Ce soir. Lalla éteint toutes les lumieres et va dormir. Azizi est encore réveillé. Il m'appelle pour vider son cendrier, puis va se coucher. Je retourne a la salle de bains finir la lessive. Je suis la seule a ne pas dormir. Je finis de laver le linge sale, je l'étends sur le balcon. La, j'aperçois Aicha, la bonne des voisins, un avocat et une fonctionnaire. Aicha fait la meme chose que moi. Je lui fais un signe de la main. Il est plus de 1 heure du matin quand je vais me coucher
CINQUIEME JOUR
Un jour sacré pour la famille, qui va tous les vendredis chez la grand-mere manger le couscous. Les enfants sont contents d'aller voir leur grand-mere. Je vais habiller Maha. Maha pleure. Lalla tient a ce que je mette un tablier et un foulard avant de sortir. Je suis sa bonne, il faut que ça se sache. Nous allons tous dans une jolie maison, en banlieue. C'est la qu'habite la grand-mere.
Tout le monde est au salon. Lalla, les enfants, la maman de Lalla, son frere, sa femme stérile et leur bonne, Fouir. Pour la premiere fois, je mange a la meme table que Lalla. C'est son frere, sa belle-soeur et sa mere qui l'ont voulu, meme si elle préférait que je reste a la cuisine. Elle me demande quand meme, histoire de me rentabiliser, je suppose, de prendre Maha sur mes genoux et de la faire manger.
SIXIEME JOUR
Il est 6 h 30. Il fait encore nuit. J'entends du bruit dans la cuisine. Je me réveille en sursaut. Azizi est la, dans la cuisine, tres proche de mon visage. Trop proche. Je prends peur. Il s'en rend compte et me rassure. Il s'est réveillé pour regarder un match de foot a la télévision. Le Mondial, le décalage horaire. Il veut juste que je lui prépare une tasse de café. Je range mon matelas et ma couverture. Je vais dans le petit salon servir a Azizi son café. Il me demande de m'asseoir a côté de lui et de regarder le match. Je lui dis que je déteste le foot et que je ne comprends rien aux regles du jeu. "Comme tu veux", me dit-il.
Lalla se réveille. Elle est en robe de nuit. Elle me tire vers le balcon, me fusille du regard et me demande ce que je faisais avec Azizi. Je jure par tous les saints que je me suis contentée de lui préparer le café. Lalla me tire par les cheveux et me dit : "Fais tres attention. Fais tres attention a toi. Tu n'es plus dans ta montagne." Je reviens a la cuisine, effarée, en évitant le petit salon. Je tremble de peur a tel point que je fais tomber une tasse et une assiette. Lalla déboule dans la cuisine et me donne une gifle. Je reste immobile de stupeur et de douleur. J'entends dans un brouillard que le cout de la vaisselle cassée va etre retranché de mon salaire.
SEPTIEME JOUR
Lalla m'a donné mon apres-midi. Je lui demande l'autorisation d'aller au hammam : "Tu n'as le droit d'y aller qu'une fois tous les dix jours et ça ne fait meme pas une semaine que tu es la." En fin de journée, elle me demande de mettre mon tablier et un foulard. Je vais avec elle faire les courses habillée de la sorte. Je me sens ridicule dans cet accoutrement, tout le monde me regarde. Mais c'est le but, n'est-ce pas ? Je prends un panier et je la suis. Je reste derriere elle. Quand un porteur lui propose de l'aide, elle répond : "Et celle-la, pourquoi elle est la ?" Le panier devient de plus en plus lourd. Je ne peux plus le porter. A bout, je le dis a Lalla. Qui me couvre d'insultes.
DÉPART
Il est 17 heures. Aujourd'hui, Lalla est rentrée plus tôt que prévu. J'étais en train de regarder la télévision, et j'avais sciemment "oublié" de préparer le gouter. Une petite scene et je demande a partir, tel était mon scénario. Ça marche comme sur des roulettes.
"Pourquoi tu n'as pas préparé le gouter ?" Je réponds que je me sens fatiguée, trop fatiguée pour travailler. Elle n'en croit pas ses oreilles. Je lui dis que je veux partir. J'ai quitté cette famille en pensant a toutes ces bonnes a qui on demande de s'occuper des enfants, de faire le ménage, la lessive, la cuisine, de garder des secrets de famille, d'etre la maîtresse du fils ou du pere, de transmettre a la copine ou au copain des lettres d'amour, tout cela pour 400 dirhams par mois
Un jour sacré pour la famille, qui va tous les vendredis chez la grand-mere manger le couscous. Les enfants sont contents d'aller voir leur grand-mere. Je vais habiller Maha. Maha pleure. Lalla tient a ce que je mette un tablier et un foulard avant de sortir. Je suis sa bonne, il faut que ça se sache. Nous allons tous dans une jolie maison, en banlieue. C'est la qu'habite la grand-mere.
Tout le monde est au salon. Lalla, les enfants, la maman de Lalla, son frere, sa femme stérile et leur bonne, Fouir. Pour la premiere fois, je mange a la meme table que Lalla. C'est son frere, sa belle-soeur et sa mere qui l'ont voulu, meme si elle préférait que je reste a la cuisine. Elle me demande quand meme, histoire de me rentabiliser, je suppose, de prendre Maha sur mes genoux et de la faire manger.
SIXIEME JOUR
Il est 6 h 30. Il fait encore nuit. J'entends du bruit dans la cuisine. Je me réveille en sursaut. Azizi est la, dans la cuisine, tres proche de mon visage. Trop proche. Je prends peur. Il s'en rend compte et me rassure. Il s'est réveillé pour regarder un match de foot a la télévision. Le Mondial, le décalage horaire. Il veut juste que je lui prépare une tasse de café. Je range mon matelas et ma couverture. Je vais dans le petit salon servir a Azizi son café. Il me demande de m'asseoir a côté de lui et de regarder le match. Je lui dis que je déteste le foot et que je ne comprends rien aux regles du jeu. "Comme tu veux", me dit-il.
Lalla se réveille. Elle est en robe de nuit. Elle me tire vers le balcon, me fusille du regard et me demande ce que je faisais avec Azizi. Je jure par tous les saints que je me suis contentée de lui préparer le café. Lalla me tire par les cheveux et me dit : "Fais tres attention. Fais tres attention a toi. Tu n'es plus dans ta montagne." Je reviens a la cuisine, effarée, en évitant le petit salon. Je tremble de peur a tel point que je fais tomber une tasse et une assiette. Lalla déboule dans la cuisine et me donne une gifle. Je reste immobile de stupeur et de douleur. J'entends dans un brouillard que le cout de la vaisselle cassée va etre retranché de mon salaire.
SEPTIEME JOUR
Lalla m'a donné mon apres-midi. Je lui demande l'autorisation d'aller au hammam : "Tu n'as le droit d'y aller qu'une fois tous les dix jours et ça ne fait meme pas une semaine que tu es la." En fin de journée, elle me demande de mettre mon tablier et un foulard. Je vais avec elle faire les courses habillée de la sorte. Je me sens ridicule dans cet accoutrement, tout le monde me regarde. Mais c'est le but, n'est-ce pas ? Je prends un panier et je la suis. Je reste derriere elle. Quand un porteur lui propose de l'aide, elle répond : "Et celle-la, pourquoi elle est la ?" Le panier devient de plus en plus lourd. Je ne peux plus le porter. A bout, je le dis a Lalla. Qui me couvre d'insultes.
DÉPART
Il est 17 heures. Aujourd'hui, Lalla est rentrée plus tôt que prévu. J'étais en train de regarder la télévision, et j'avais sciemment "oublié" de préparer le gouter. Une petite scene et je demande a partir, tel était mon scénario. Ça marche comme sur des roulettes.
"Pourquoi tu n'as pas préparé le gouter ?" Je réponds que je me sens fatiguée, trop fatiguée pour travailler. Elle n'en croit pas ses oreilles. Je lui dis que je veux partir. J'ai quitté cette famille en pensant a toutes ces bonnes a qui on demande de s'occuper des enfants, de faire le ménage, la lessive, la cuisine, de garder des secrets de famille, d'etre la maîtresse du fils ou du pere, de transmettre a la copine ou au copain des lettres d'amour, tout cela pour 400 dirhams par mois
المجموعة القصصية الفائزة بجائزة اتحاد كتاب المغرب للأدباء الشباب
شقاء
28 July 2005
استيقظت خدوج قبل أن تكمل الشمس نشر ضفائرها على الوجود، أيقظها ذاك الإحساس الذي دأب على فض رموش عينيها يوميا قبل الشروق طوال الخمس وعشرين سنة الماضية.